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É C R I T U R E (s)

Jeudi 12 mai 2005

Les textes qui suivent m’ont été transmis par John M. Swall, de la revue « Confident Toaster » de New York. Al Ackerman est assez connu en France ; Philippe Billé et Philippe Morice en sont les principaux traducteurs. Ces quatre textes, selon John M. Swall, sont peut-être apocryphes ; ils peuvent également être des textes de jeunesse, voire des fonds de tiroir. Je les ai cependant trouvés suffisamment intéressants pour me donner la peine de les traduire, quelle que puisse être, au fond, leur nature. Après tout, nul ne sait exactement qui est A. A., et s’il existe vraiment. S’il existe vraiment, il approche les 55 ans aujourd’hui. C’est tout ce que nous puissions dire...

C’était la pire chose que j’avais jamais vue, même dans mes rêves les plus affreusement douloureux. La pire chose que j’avais jamais vue — c’était ce matin-là, dans un recoin de la cour de l’immeuble où je loue cette fichue garçonnière, et où je viens coucher, seul, quelques jours par an. Une coquetterie qui me coûte assez cher... Une chose vraiment atroce : il ne restait plus de lui — ou d’elle, je ne parvenais pas à me défaire de cette idée — que quelques morceaux de chair, un peu de peau, et des bouts de...? de viscères dont la couleur aurait pu suffire à me rendre malade pour peu qu’un malheureux, totalement dépourvu de sens artistique, ait eu la misérable idée de concevoir un papier peint de cette couleur, et si une pièce, une seule pièce de mon appartement — ou celui d’un de mes rares amis — avait été tapissé avec ça.

Pourtant, un roquet s’approcha, un disgracieux roquet à grosse tête hirsute, qui se mit à renifler la chose, puis à en grignoter des bouts, avec la grâce d’une mijaurée rompue aux vernissages et prompte à se coller près du buffet avec une légitimité à toute épreuve. J’étais pétrifié d’horreur.

Autant pour empêcher ce qui me paraissait être une sorte de sacrilège (on ne sait jamais) que par pur dégoût, je décidai de chasser l’animal à coups de pied, veillant à lui faire le plus mal possible, comme s’il était responsable de quelque chose et qu’il eût à expier, sans toutefois l’esquinter sérieusement.

Au même moment, une vieille femme qui secouait un napperon à la fenêtre du premier étage avait observé la scène et se mit à crier. Je partageais son indignation mais ne comprenais pas pourquoi elle n’avait pas crié plus tôt. Je me demandais aussi comment une telle horreur avait pu se produire (cette nuit, probablement) sans que quiconque entendît quoi que ce soit. Elle aussi avait dû voir la chose abominable — ç’avait peut-être été un animal, qui sait? peut-être même un chien... pourtant elle se contentait de piailler après moi et je dus faire mine de m’éloigner. Le chien en profita pour revenir renifler la chose abominable tandis que la vieille continuait de psalmodier, sans que je puisse être sûr de bien comprendre ce qu’elle disait — à propos de chiens qui ont bien le droit, eux aussi, DE MANGER DES RESTANTS DE PIZZA.

En fait, je crois que cela m’est arrivé plus d’une fois. Mais c’est un tel archétype, une telle somme de souffrances ridicules que je ne vois pas comment ne pas agglomérer ces expériences pénibles en une seule, qui serait exemplaire. La scène se passe grosso modo toujours de la même façon : je marche normalement sur un trottoir assez large. La visibilité est bonne, le temps doux et agréablement stimulant. Alors, en une fraction de seconde, se trace le triangle abominable : la fille, moi et — la crotte. Car voici ce qui se passe : une fille, généralement plutôt gironde, s’avance vers moi. Nous allons nous croiser dans quelques secondes. La crotte, un étron important, est à peu près à mi-chemin, mais nettement devant moi. Exactement dans ma trajectoire. D’un seul coup d’oeil, car je suis assez familier de ces situations typiquement urbaines, je saisis l’ampleur et la gravité de la situation (1), et recommencent ces affres que ponctuent les mouvements fiévreux de mes globes oculaires allant, et de plus en plus vite, de la fille qui s’avance vers moi, altière dans sa robe en tissu imprimé léger, ou dans son short étroit — à la crotte, immobile mais se rapprochant de moi puisque j’avance vers elle (je ne puis tout de même pas m’immobiliser), crotte de plus en plus épaisse, grasse ; sarcastique...

Mes yeux ont un va-et-vient pénible qui généralement n’échappe pas à la jeune personne, car elles sont à l’affût de nos faiblesses, et me voici dans l’obligation de lui signaler, par des mimiques appropriées quoique discrètes, que ces mouvements oculaires n’ont, en aucune façon, le but de signifier à la jeune personne que je la compare à cette crotte, par exemple. Ni que je tiens à attirer son attention, voire sa sympathie (et pour quelle scatologique allusion?) sur cette volumineuse déjection — et mes modestes grimaces doivent en même temps préciser que je suis réellement désolé d’avoir à gérer ce type de contingence mais que, malgré tout le libidinal respect que je lui dois, je ne suis pas tout à fait prêt à piétiner délibérément dans la merde pour pouvoir me plonger autant que je voudrais dans sa contemplation, qui ne durera au mieux qu’une demi-minute et qui, jusqu’à preuve du contraire, demeurera sans lendemain. Et dans le même temps je la supplie de bien vouloir être, à cet égard, compréhensive ; je la supplie d’admettre que rentrer chez soi les chaussures chargées de crotte n’est pas une chose agréable et que pourtant il s’en faudrait d’un cheveu — qu’elle me sourie, par exemple — pour qu’on oublie tout ça, pour que cela arrive et qu’on piétine béatement cet étron redoutable et dans le même temps que je tâche d’exprimer toute cette complexité de sentiments, elle me dévisage comme si j’étais fou et il me faut alors essayer en outre, par des signaux appropriés et différenciés, il me faut essayer de la convaincre que non, je ne suis pas fou, simplement réaliste. Nous nous croisons enfin. Elle hausse les épaules et — la plupart du temps — je parviens à éviter la crotte de justesse.

Je n’avais rien eu à faire avec les médecins jusque là, et c’est ce qui me rendait curieux à leur égard. J’eus bientôt matière à méditer : suite à une brève mais violente altercation avec mon beau-frère (nous étions légèrement pris de boisson et un élan d’affection réciproque s’était vite transformé en aigre pugilat), j’étais affligé d’une douleur insidieuse au pouce gauche qui m’empêchait, par exemple, de me livrer, avec le sérieux qui convient à une telle pratique, aux exercices de guitare classique que je pratiquais, en autodidacte et selon une méthode toute personnelle, depuis maintenant huit années.

N’y tenant plus, j’étais d’abord allé consulter un médecin ordinaire, lequel me prescrivit aussitôt une théorie de pilules, gélules, pommades qui, faute de résultat probant (et je m’impatientais sans retenue) fut ensuite complétée par le port obligé d’une attelle dont la confection se passa comme suit : Je dus tout d’abord me rendre, un jour de semaine (je ne travaille pas ; je n’en ai pas le temps ; mais je n’aime pas circuler en banlieue en dehors des horaires normaux), dans un sombre magasin délabré où de frêles jeunes filles charmantes et chlorotiques vaquaient dans un silence laborieux. On me fit patienter dans un recoin d’un mètre carré à peine, en compagnie de vieillardes obèses lourdement appareillées, et de bambins horripilants gesticulant avec béquilles et plâtres. J’eus ainsi le loisir de me plonger dans la lecture de magazines dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Des magazines aux pages brillantes, colorées et criardes, effilées comme le rasoir, et dont le contenu se révéla rapidement d’une complexité et d’une bêtise insondable. Les photographies représentaient des hommes en smoking et des femmes en robe du soir, décolletées d’une façon inimaginable. Bien sûr, je ne voulais pas qu’on me remarque observant de telles images, et je m’attardais ostensiblement sur les pages de texte, indigestes et incohérentes qu’elles fussent. Enfin, mon tour arriva et j’allai m’enfermer avec l’une des jeunes filles chlorotiques dans un atelier repoussant où pendouillaient des fils électriques dénudés.

Elle me posa d’abord des questions administratives et exigea de vérifier le bien fondé de ma présence ici, et réclama mes certificats médicaux. J'en déduisis, perplexe, que nombreux sont les escrocs qui tentent — et dans quelle intention? — de se faire confectionner des attelles à l’oeil — même s’ils n’en ont pas besoin. Elle me demanda ensuite si j’étais douillet et je devinais qu’elle attendait que je réponde « non ». Je mis cependant assez peu de conviction dans ma réplique, de sorte qu’elle puisse deviner qu’il faudrait tout de même me ménager un peu. Je fus d’ailleurs — à ce moment précis — surpris de ne pas entendre de hurlements parvenir des autres cabines, contiguës à la nôtre.

Elle prit d’abord les mesures de mon poignet et de ma main, manipulant délicatement ma main (2) et dessinant grossièrement le contour de mes doigts sur un bloc. Elle revint ensuite avec une plaque de plastique qui avait l’exacte couleur d’une tranche de jambon cuit. Elle brandissait aussi un sécateur et une sorte d’appareil que l’on pourrait décrire comme proposant un compromis intéressant entre la perceuse et le sèche-cheveux... Alors commença une séance assez pénible où ma main gauche fut malmenée, brûlée, pincée, secouée pour finir emmitouflée dans une sorte de gaine rose épousant approximativement la forme de mon poignet, et immobilisant mon pouce gauche en une posture ridicule (mais idéale pour faire de l’auto-stop, pratique que j’abhorre, ou mimer le joueur de clairon). Ainsi donc la guérison tenait à ce genre d’expédient grotesque!

Je dois ici préciser que l’ustensile ne servit à rien, sinon à m’irriter et à me ridiculiser auprès de mes amis. J’avais — pourtant — pris goût à cette prothèse, que je gardais nuit et jour, serrée grâce à des bandes de Velcro fort pratiques. J’attribuais à cet ustensile le charme mystérieux qu’avait eu à mes yeux celle qui l’avait confectionné, toute contraste par rapport à l’attelle, brune quand l’objet était rose ; fine, souple et discrète quand l’instrument était dur, raide et contraignant.

Je me complus dans ce fantasme quelques semaines durant avant de réaliser que mon pouce continuait de me faire mal et que cette thérapeutique, pour satisfaisante qu’elle puisse être pour l’esprit, était d’une efficacité très proche du néant. Aussi me résolus-je à me soigner différemment. Je pris conseil auprès de mes amis. Je serrais ma main douloureuse dans de l’argile verte ou des algues en paquets dégoûtants, absorbais tisanes et suspensions écoeurantes — sans résultat, jusqu’au jour où l’on me conseilla de consulter maître H., acupuncteur fort réputé quoiqu’un peu cher.

Je pris rendez-vous, recommandé par une amie qui le connaissait bien.

Après avoir sonné, comme il était prescrit, j’entrais dans une salle d’attente meublée en rotin, matériau que je déteste particulièrement eu égard au bruit que cela produit dès qu’on remue ne serait-ce que le petit doigt. Les revues, sur une table basse en rotin, étaient zen et kitsch. Les illustrations étaient de moins bonne qualité que dans les magazines de l’orthopédiste, et j’eus brusquement une petite pensée nostalgique et coupable. Une voix métallique et lointaine me rappela à ce moment-là que, si je le désirais vraiment, je pourrais fort bien m’acheter, moi aussi, de temps en temps, un magazine à mon goût. Qu'est-ce qui m’en empêchait? J’ignorais le prix de ces ouvrages mais je l’estimais aux alentours de 5$. Ce qui n’était pas si stupide. Bien sûr, le prix d’un magazine peut varier considérablement selon

a) le nombre de pages,

b) la qualité du papier et des illustrations,

ainsi que

c) l’importance du tirage.

Des titres tels que « New Cucumber Army », faiblement diffusés, et ronéotypés, coûtent moins d’un dollar alors que certains magazines présentant par exemple des hommes et des femmes nus s’adonnant à de répugnants accouplements peuvent dépasser les 20$. L’intérêt que l’on porte au contenu des magazines influe également sur le choix que l’on fera — ou pas — de dépenser x dollars pour son acquisition. On peut aussi en emprunter, en bibliothèque, ou à des amis, en voler, en ramasser dans des bennes à ordures, etc. J’en étais précisément là de mes pensées lorsque Maître H. me fit entrer.

Je fus déçu. Sans que j’aie vraiment rien imaginé de particulier, le caractère ordinaire du cabinet du Docteur H. me dépita.

Peu disert, le Maître me pria de retirer mes chaussures et mes vêtements. J’étais en slip, allongé sur le dos sur une table inconfortable et froide. Je compris que cela faisait probablement partie du traitement (comme l’homéopathie qui, je crois, « soigne le mal par le mal » ; mais je ne me souviens plus où j’avais lu cela). Il tâtait mon abdomen, insistant au niveau du plexus que j’avais, selon lui, fort noué.

J’expliquai que c’était parce que je me sentais généralement assez angoissé. Il marmonna quelque chose à propos des causes et des effets quand je lui demandai brusquement si lui non plus ne se sentait pas parfois angoissé.

— Rarement, fit-il avec un petit sourire qui m’agaça.

— Moi, c’est tout le temps, renchéris-je avec satisfaction.

Il ne dit rien mais enfonça davantage ses doigts au niveau de mon foie ce qui, bien entendu, provoqua une sorte de crispation de tout mon être. Maître H. souriait davantage. Je lui demandais alors s’il pratiquait cette espèce d’acupuncture sans aiguille, comme ces « chirurgiens » de je ne sais plus quel pays, qui opèrent à mains nues, et sans anesthésie, et qui retirent des quantités de sacs en plastique du ventre de leurs patients.

Il sembla ne pas avoir perçu la légère ironie de mon propos — j’eus un moment d’inattention quand il tordit mon gros orteil avec un zèle suspect et je me retrouvai comme crucifié, avec de longues aiguilles dorées fichées dans tous les doigts, dans le ventre et sur le sommet du crâne!

le Docteur H. me regarda avec une sorte d’effarement comique :

— Elles, elles tournent!

Je crus d’abord à un rituel, une paraphrase galiléenne destinée à favoriser la guérison puis, suivant son regard, m’aperçus que les aiguilles tournaient. Les aiguilles, qu’il avait subrepticement fichées dans tout mon corps, tournaient! Et c'est son étonnement qui déclencha le mien : fut-il resté de marbre, j’aurais volontiers considéré le phénomène comme naturel et feint l’indifférence blasée qui est de mise en pareille circonstance. Là, c’était tout différent. Le Maître, tel Mickey Mouse dans « l’apprenti sorcier », semblait dépassé par les événements.

— Elles tournent! répétait-il, faisant montre d’obstination à défaut d’imagination.

— Vous devez posséder beaucoup d’énergie, ajouta-t-il. Beaucoup d’énergie...

— Pourtant, fis-je, j’ai toujours du mal à me tirer du lit le matin. Parfois, je me lève à midi et...

— Beaucoup d’énergie, mais...

Il me regarda dans le blanc des yeux d’une façon qui me glaça la moelle.

— Mais?

— Énelgie négatife.

Je m’aperçus à ce moment-là qu’il avait un léger accent. Comme la plupart des acupuncteurs, il affectait une physionomie orientale qu’il renforçait par une affectation phonatoire un peu facile, mais efficace.

— Négatife? demandais-je poliment.

— Tlé négatife. Je n’ai jamais vu chose paleille.

— C’est peut-être parce que je suis un artiste...

— Altiste?

Je pris un moment pour expliquer de manière circonstanciée les subtilités de la méthode autodidacte que j’applique depuis huit années pour me préparer à l’apprentissage de la guitare. Mais il n’écoutait pas.

Il retira les aiguilles de mon corps, comme une pose de banderilles à l’envers, aiguilles qui me parurent fâcheusement longues, et me considéra, bouché bée.

— Vous pouliez le refaile?

— Quoi donc?

— Les aiguilles!

— C’est vous le spécialiste, pas moi.

— Toulner. Toulner les aiguilles!

Le pauvre homme semblait déboussolé. J’imaginais assez mal qu’il pût recevoir d’autres patients dans cet état et lui conseillais poliment de se reposer jusque demain.

— Demain! Il sela peut-êtle tlo tal, s’énerva-t-il.

— Tlo tal pour quoi?

— Il faut des pleuves! Au-then-ti-fi-ca-tion! Ho-mo-lo-ga-tion!

Il commençait à m’ennuyer. Une poignée d’aiguilles à la main, et comme devinant mes intentions, il semblait déterminé à m’empêcher de quitter son cabinet. Je regardais ostensiblement ma montre.

— Il est tard, repris-je. Que vont penser les autres clients?

— Ye m’en fisse! Ye dois, Ye dois...

L’émotion avait été trop folte. Il s’abattit sur la table d’auscultation et les aiguilles se répandirent sur le sol comme pour une fatidique partie de mikado.

Il ne me restait plus qu’à quitter discrètement l’endroit, soulagé de m’en sortir à si bon compte. La salle d’attente était vide et, par un compréhensible souci d’économie, le Docteur H. n’avait pas cru bon de recruter de secrétaire, ce qui m’arrangeait bien. Je ramassai au passage tous les magazines empilés sur la table en rotin, et je soltis en lemuant le pouce gauche : il ne me faisait plesque plus mal...



1. Laquelle est potentialisée par a) le consistance supposée de la crotte, b) le caractère plus ou moins séduisant de la jeune personne.

2. Quelque part entre l’efficacité technique obligée et une secrète sensualité, que je devinais déclenchée irrésistiblement par mon charme particulier.

Par petchanatz
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Jeudi 12 mai 2005

pourquoi je ne suis pas d'accord avec m. ch'vavar — par u. sanovabitch (1)

(mai 1991)

Je n'aurai pas la prétention, Monsieur, de prendre la défense de notre (?) gouvernement (ce terme étant sans doute préférable à celui, galvaudé — je vous l'accorde, de « socialistes »), ni de chercher à polémiquer à propos de je ne sais quel obscur point de détail noologique, mais vous simplement rappeler que, pour l'humble personne que je suis, et sans doute pour des milliers d'autres (humbles personnes), Rimbaud, l'idée de Rimbaud se peut facilement résumer à ce tout petit collier : poésie, vente d'armes, gangrène.

Notre gouvernement, célébrant une année Rimbaud, ne précise guère, du moins à ma connaissance, à quelle facette du belge il est fait allusion. La logique voudrait cependant que, et pour des raisons éminemment rationnelles, nous éliminions :

1° — La gangrène (à moins d'imaginer une sorte de grotesque et métaphorique auto-célébration. Après tout, et c'est vous qui le dites, et sans doute vos raisons sont elles fondées, « ils sont ce qu'il y a de plus pourri dans la pourriture » (2). Néanmoins, je persiste à penser que, médiatiquement tout au moins, une jambe avariée ne constitue pas un sujet de réflexion — ou d'amusement — susceptible de nous tenir toute une année durant.

2° — La poésie, évidemment : à l'heure qu'il est, plus aucune personne dotée d'un minimum de bon sens ne s'intéresse à ce type de puérile et absconse activité sauf peut-être quelques idiots de village et, on l'a vu, quelques ministres et autres élus locaux.

Reste : La Vente d'Armes. Et certes le moment est particulièrement bien choisi : Après une guerre rapide et prestigieuse où nos armées ont fait la preuve de leur habileté et ont su avantageusement démontrer l'intérêt de nos produits et technologies, il est plus qu'important de ne pas laisser trop vite aller dans l'oubli les éclats de cette déjà passée prestation. D'où· l'intérêt de cette campagne d'entretien qui ne peut que profiter à notre négoce, endiguer le chômage en créant des emplois et, de toute façon, nous permettre de garder le front haut en toutes circonstances.

Cette triade Rimbaud-Gouvernement-Dassault (que j'ai pour ma part, mais j'ai des excuses, longtemps cru être l'inventeur du Char Dassault) ne peut que profiter au maintien du bien-être de tous et de chacun — pour des raisons dont l'aveuglante évidence m'empêche de les démontrer plus avant, au risque de paraître vous prendre, et nos lecteurs, pour un demeuré — et c'est pourquoi, Monsieur, je m'inscris en faux contre les implicites conclusions auxquelles vous atteignez, sans doute faute d'avoir mûrement examiné le problème et, probablement vous laissâtes-vous emporter par votre tempérament.

Bien à vous, et confraternellement

U. Sanovabitch



1. Il s’agit bien entendu d’un réjouissant pseudonyme... (U. Sanovabitch = You, sun of a bitch = hé, fils de pute [pour les non anglophones]).

2. D'autant que le grand Borges avait jadis fort bien posé les prémisses...

Par petchanatz
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Jeudi 12 mai 2005

on y est retourné

On y est retourné. Suite à une invitation, et pour voir X, et l’inviter à dîner. Il y avait des tronches avec des airs vachement poétiques, vachement artistiques, des airs de vieux hippies loosers aussi. Il ne faisait pas vraiment chaud. Quelques sadiques avaient amené leurs enfants qui s’emmerdaient comme rarement ; malgré ma haine des lardons, pour une fois, je compatissais. L’atmosphère était vague, marmonnante. Une sorte de gêne idiote. Comme il n’y avait pas assez de chaises pour tout le monde, personne n’osait s’asseoir ; de toute façon, il faisait trop froid. Le maître des lieux (il a changé de look : de BCBG il est devenu un peu voyou ; peut-être est-ce dû à son changement de compagne?) annonce les réjouissances ; certains découvrent avec effroi (j’ai entendu des murmures d’angoisse) que cela va durer jusqu’au soir. C. E., qui nous accompagnait, a dit : Ah, B. P. a mis un pantalon moule-boules... Sa nouvelle copine est une petite brune assez plaisante. On devise vaguement avec des qu’on connaît un peu, on serre des louches. Mais comme le pied sur une mine, comme dans un no man’s land décérébrant — il s’en dit ici dix fois moins que lors d’une rencontre «normale». Là : prudence, et représentation. C. E., qui est téméraire, prend un bout de gâteau. Infect, dit-il, ç’a un goût de médicament. Il y a aux murs des bouts de bois fixés avec de petites équerres, des bouts de bois coupés de manière à figurer des profils. Cela donne à la pièce un air salle de vote ou pissotière. Un gamin qui secouait un peu une planche se fait gourmander : faut pas déconner avec les oeuvres. Comme on n’arrive pas à distinguer les oeuvres du reste (mobilier, immobilier), on n’ose plus bouger. En attendant, elles n’auraient pas été là, les oeuvres, on gagnait de la place. Chacun reste debout, se balançant un peu d’un pied sur l’autre. On nous avertit que les représentations seront longues, et qu’il faudra se tenir ferme sur ses jambes. Avec courage, abnégation. Nous quittons les lieux un quart d’heure, vingt minutes après y être entrés, et avant même que toute représentation «poétique» ait commencé. Machin, qui vient d’entrer s’inquiète de savoir si c’est son arrivée qui nous fait fuir. Non non. Avec C. E. on est allé acheter un gâteau au chocolat et puis on est rentré, on a bu de l’eau chaude, on a mangé le gâteau.

Par petchanatz
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