Les textes qui suivent mont été transmis par John M. Swall, de la revue « Confident Toaster » de New York. Al Ackerman est assez connu en France ; Philippe Billé et Philippe Morice en sont les principaux traducteurs. Ces quatre textes, selon John M. Swall, sont peut-être apocryphes ; ils peuvent également être des textes de jeunesse, voire des fonds de tiroir. Je les ai cependant trouvés suffisamment intéressants pour me donner la peine de les traduire, quelle que puisse être, au fond, leur nature. Après tout, nul ne sait exactement qui est A. A., et sil existe vraiment. Sil existe vraiment, il approche les 55 ans aujourdhui. Cest tout ce que nous puissions dire...
Cétait la pire chose que javais jamais vue, même dans mes rêves les plus affreusement douloureux. La pire chose que javais jamais vue cétait ce matin-là, dans un recoin de la cour de limmeuble où je loue cette fichue garçonnière, et où je viens coucher, seul, quelques jours par an. Une coquetterie qui me coûte assez cher... Une chose vraiment atroce : il ne restait plus de lui ou delle, je ne parvenais pas à me défaire de cette idée que quelques morceaux de chair, un peu de peau, et des bouts de...? de viscères dont la couleur aurait pu suffire à me rendre malade pour peu quun malheureux, totalement dépourvu de sens artistique, ait eu la misérable idée de concevoir un papier peint de cette couleur, et si une pièce, une seule pièce de mon appartement ou celui dun de mes rares amis avait été tapissé avec ça.
Pourtant, un roquet sapprocha, un disgracieux roquet à grosse tête hirsute, qui se mit à renifler la chose, puis à en grignoter des bouts, avec la grâce dune mijaurée rompue aux vernissages et prompte à se coller près du buffet avec une légitimité à toute épreuve. Jétais pétrifié dhorreur.
Autant pour empêcher ce qui me paraissait être une sorte de sacrilège (on ne sait jamais) que par pur dégoût, je décidai de chasser lanimal à coups de pied, veillant à lui faire le plus mal possible, comme sil était responsable de quelque chose et quil eût à expier, sans toutefois lesquinter sérieusement.
Au même moment, une vieille femme qui secouait un napperon à la fenêtre du premier étage avait observé la scène et se mit à crier. Je partageais son indignation mais ne comprenais pas pourquoi elle navait pas crié plus tôt. Je me demandais aussi comment une telle horreur avait pu se produire (cette nuit, probablement) sans que quiconque entendît quoi que ce soit. Elle aussi avait dû voir la chose abominable çavait peut-être été un animal, qui sait? peut-être même un chien... pourtant elle se contentait de piailler après moi et je dus faire mine de méloigner. Le chien en profita pour revenir renifler la chose abominable tandis que la vieille continuait de psalmodier, sans que je puisse être sûr de bien comprendre ce quelle disait à propos de chiens qui ont bien le droit, eux aussi, DE MANGER DES RESTANTS DE PIZZA.
En fait, je crois que cela mest arrivé plus dune fois. Mais cest un tel archétype, une telle somme de souffrances ridicules que je ne vois pas comment ne pas agglomérer ces expériences pénibles en une seule, qui serait exemplaire. La scène se passe grosso modo toujours de la même façon : je marche normalement sur un trottoir assez large. La visibilité est bonne, le temps doux et agréablement stimulant. Alors, en une fraction de seconde, se trace le triangle abominable : la fille, moi et la crotte. Car voici ce qui se passe : une fille, généralement plutôt gironde, savance vers moi. Nous allons nous croiser dans quelques secondes. La crotte, un étron important, est à peu près à mi-chemin, mais nettement devant moi. Exactement dans ma trajectoire. Dun seul coup doeil, car je suis assez familier de ces situations typiquement urbaines, je saisis lampleur et la gravité de la situation (1), et recommencent ces affres que ponctuent les mouvements fiévreux de mes globes oculaires allant, et de plus en plus vite, de la fille qui savance vers moi, altière dans sa robe en tissu imprimé léger, ou dans son short étroit à la crotte, immobile mais se rapprochant de moi puisque javance vers elle (je ne puis tout de même pas mimmobiliser), crotte de plus en plus épaisse, grasse ; sarcastique...
Mes yeux ont un va-et-vient pénible qui généralement néchappe pas à la jeune personne, car elles sont à laffût de nos faiblesses, et me voici dans lobligation de lui signaler, par des mimiques appropriées quoique discrètes, que ces mouvements oculaires nont, en aucune façon, le but de signifier à la jeune personne que je la compare à cette crotte, par exemple. Ni que je tiens à attirer son attention, voire sa sympathie (et pour quelle scatologique allusion?) sur cette volumineuse déjection et mes modestes grimaces doivent en même temps préciser que je suis réellement désolé davoir à gérer ce type de contingence mais que, malgré tout le libidinal respect que je lui dois, je ne suis pas tout à fait prêt à piétiner délibérément dans la merde pour pouvoir me plonger autant que je voudrais dans sa contemplation, qui ne durera au mieux quune demi-minute et qui, jusquà preuve du contraire, demeurera sans lendemain. Et dans le même temps je la supplie de bien vouloir être, à cet égard, compréhensive ; je la supplie dadmettre que rentrer chez soi les chaussures chargées de crotte nest pas une chose agréable et que pourtant il sen faudrait dun cheveu quelle me sourie, par exemple pour quon oublie tout ça, pour que cela arrive et quon piétine béatement cet étron redoutable et dans le même temps que je tâche dexprimer toute cette complexité de sentiments, elle me dévisage comme si jétais fou et il me faut alors essayer en outre, par des signaux appropriés et différenciés, il me faut essayer de la convaincre que non, je ne suis pas fou, simplement réaliste. Nous nous croisons enfin. Elle hausse les épaules et la plupart du temps je parviens à éviter la crotte de justesse.
Je navais rien eu à faire avec les médecins jusque là, et cest ce qui me rendait curieux à leur égard. Jeus bientôt matière à méditer : suite à une brève mais violente altercation avec mon beau-frère (nous étions légèrement pris de boisson et un élan daffection réciproque sétait vite transformé en aigre pugilat), jétais affligé dune douleur insidieuse au pouce gauche qui mempêchait, par exemple, de me livrer, avec le sérieux qui convient à une telle pratique, aux exercices de guitare classique que je pratiquais, en autodidacte et selon une méthode toute personnelle, depuis maintenant huit années.
Ny tenant plus, jétais dabord allé consulter un médecin ordinaire, lequel me prescrivit aussitôt une théorie de pilules, gélules, pommades qui, faute de résultat probant (et je mimpatientais sans retenue) fut ensuite complétée par le port obligé dune attelle dont la confection se passa comme suit : Je dus tout dabord me rendre, un jour de semaine (je ne travaille pas ; je nen ai pas le temps ; mais je naime pas circuler en banlieue en dehors des horaires normaux), dans un sombre magasin délabré où de frêles jeunes filles charmantes et chlorotiques vaquaient dans un silence laborieux. On me fit patienter dans un recoin dun mètre carré à peine, en compagnie de vieillardes obèses lourdement appareillées, et de bambins horripilants gesticulant avec béquilles et plâtres. Jeus ainsi le loisir de me plonger dans la lecture de magazines dont je ne soupçonnais même pas lexistence. Des magazines aux pages brillantes, colorées et criardes, effilées comme le rasoir, et dont le contenu se révéla rapidement dune complexité et dune bêtise insondable. Les photographies représentaient des hommes en smoking et des femmes en robe du soir, décolletées dune façon inimaginable. Bien sûr, je ne voulais pas quon me remarque observant de telles images, et je mattardais ostensiblement sur les pages de texte, indigestes et incohérentes quelles fussent. Enfin, mon tour arriva et jallai menfermer avec lune des jeunes filles chlorotiques dans un atelier repoussant où pendouillaient des fils électriques dénudés.
Elle me posa dabord des questions administratives et exigea de vérifier le bien fondé de ma présence ici, et réclama mes certificats médicaux. J'en déduisis, perplexe, que nombreux sont les escrocs qui tentent et dans quelle intention? de se faire confectionner des attelles à loeil même sils nen ont pas besoin. Elle me demanda ensuite si jétais douillet et je devinais quelle attendait que je réponde « non ». Je mis cependant assez peu de conviction dans ma réplique, de sorte quelle puisse deviner quil faudrait tout de même me ménager un peu. Je fus dailleurs à ce moment précis surpris de ne pas entendre de hurlements parvenir des autres cabines, contiguës à la nôtre.
Elle prit dabord les mesures de mon poignet et de ma main, manipulant délicatement ma main (2) et dessinant grossièrement le contour de mes doigts sur un bloc. Elle revint ensuite avec une plaque de plastique qui avait lexacte couleur dune tranche de jambon cuit. Elle brandissait aussi un sécateur et une sorte dappareil que lon pourrait décrire comme proposant un compromis intéressant entre la perceuse et le sèche-cheveux... Alors commença une séance assez pénible où ma main gauche fut malmenée, brûlée, pincée, secouée pour finir emmitouflée dans une sorte de gaine rose épousant approximativement la forme de mon poignet, et immobilisant mon pouce gauche en une posture ridicule (mais idéale pour faire de lauto-stop, pratique que jabhorre, ou mimer le joueur de clairon). Ainsi donc la guérison tenait à ce genre dexpédient grotesque!
Je dois ici préciser que lustensile ne servit à rien, sinon à mirriter et à me ridiculiser auprès de mes amis. Javais pourtant pris goût à cette prothèse, que je gardais nuit et jour, serrée grâce à des bandes de Velcro fort pratiques. Jattribuais à cet ustensile le charme mystérieux quavait eu à mes yeux celle qui lavait confectionné, toute contraste par rapport à lattelle, brune quand lobjet était rose ; fine, souple et discrète quand linstrument était dur, raide et contraignant.
Je me complus dans ce fantasme quelques semaines durant avant de réaliser que mon pouce continuait de me faire mal et que cette thérapeutique, pour satisfaisante quelle puisse être pour lesprit, était dune efficacité très proche du néant. Aussi me résolus-je à me soigner différemment. Je pris conseil auprès de mes amis. Je serrais ma main douloureuse dans de largile verte ou des algues en paquets dégoûtants, absorbais tisanes et suspensions écoeurantes sans résultat, jusquau jour où lon me conseilla de consulter maître H., acupuncteur fort réputé quoiquun peu cher.
Je pris rendez-vous, recommandé par une amie qui le connaissait bien.
Après avoir sonné, comme il était prescrit, jentrais dans une salle dattente meublée en rotin, matériau que je déteste particulièrement eu égard au bruit que cela produit dès quon remue ne serait-ce que le petit doigt. Les revues, sur une table basse en rotin, étaient zen et kitsch. Les illustrations étaient de moins bonne qualité que dans les magazines de lorthopédiste, et jeus brusquement une petite pensée nostalgique et coupable. Une voix métallique et lointaine me rappela à ce moment-là que, si je le désirais vraiment, je pourrais fort bien macheter, moi aussi, de temps en temps, un magazine à mon goût. Qu'est-ce qui men empêchait? Jignorais le prix de ces ouvrages mais je lestimais aux alentours de 5$. Ce qui nétait pas si stupide. Bien sûr, le prix dun magazine peut varier considérablement selon
a) le nombre de pages,
b) la qualité du papier et des illustrations,
ainsi que
c) limportance du tirage.
Des titres tels que « New Cucumber Army », faiblement diffusés, et ronéotypés, coûtent moins dun dollar alors que certains magazines présentant par exemple des hommes et des femmes nus sadonnant à de répugnants accouplements peuvent dépasser les 20$. Lintérêt que lon porte au contenu des magazines influe également sur le choix que lon fera ou pas de dépenser x dollars pour son acquisition. On peut aussi en emprunter, en bibliothèque, ou à des amis, en voler, en ramasser dans des bennes à ordures, etc. Jen étais précisément là de mes pensées lorsque Maître H. me fit entrer.
Je fus déçu. Sans que jaie vraiment rien imaginé de particulier, le caractère ordinaire du cabinet du Docteur H. me dépita.
Peu disert, le Maître me pria de retirer mes chaussures et mes vêtements. Jétais en slip, allongé sur le dos sur une table inconfortable et froide. Je compris que cela faisait probablement partie du traitement (comme lhoméopathie qui, je crois, « soigne le mal par le mal » ; mais je ne me souviens plus où javais lu cela). Il tâtait mon abdomen, insistant au niveau du plexus que javais, selon lui, fort noué.
Jexpliquai que cétait parce que je me sentais généralement assez angoissé. Il marmonna quelque chose à propos des causes et des effets quand je lui demandai brusquement si lui non plus ne se sentait pas parfois angoissé.
Rarement, fit-il avec un petit sourire qui magaça.
Moi, cest tout le temps, renchéris-je avec satisfaction.
Il ne dit rien mais enfonça davantage ses doigts au niveau de mon foie ce qui, bien entendu, provoqua une sorte de crispation de tout mon être. Maître H. souriait davantage. Je lui demandais alors sil pratiquait cette espèce dacupuncture sans aiguille, comme ces « chirurgiens » de je ne sais plus quel pays, qui opèrent à mains nues, et sans anesthésie, et qui retirent des quantités de sacs en plastique du ventre de leurs patients.
Il sembla ne pas avoir perçu la légère ironie de mon propos jeus un moment dinattention quand il tordit mon gros orteil avec un zèle suspect et je me retrouvai comme crucifié, avec de longues aiguilles dorées fichées dans tous les doigts, dans le ventre et sur le sommet du crâne!
le Docteur H. me regarda avec une sorte deffarement comique :
Elles, elles tournent!
Je crus dabord à un rituel, une paraphrase galiléenne destinée à favoriser la guérison puis, suivant son regard, maperçus que les aiguilles tournaient. Les aiguilles, quil avait subrepticement fichées dans tout mon corps, tournaient! Et c'est son étonnement qui déclencha le mien : fut-il resté de marbre, jaurais volontiers considéré le phénomène comme naturel et feint lindifférence blasée qui est de mise en pareille circonstance. Là, cétait tout différent. Le Maître, tel Mickey Mouse dans « lapprenti sorcier », semblait dépassé par les événements.
Elles tournent! répétait-il, faisant montre dobstination à défaut dimagination.
Vous devez posséder beaucoup dénergie, ajouta-t-il. Beaucoup dénergie...
Pourtant, fis-je, jai toujours du mal à me tirer du lit le matin. Parfois, je me lève à midi et...
Beaucoup dénergie, mais...
Il me regarda dans le blanc des yeux dune façon qui me glaça la moelle.
Mais?
Énelgie négatife.
Je maperçus à ce moment-là quil avait un léger accent. Comme la plupart des acupuncteurs, il affectait une physionomie orientale quil renforçait par une affectation phonatoire un peu facile, mais efficace.
Négatife? demandais-je poliment.
Tlé négatife. Je nai jamais vu chose paleille.
Cest peut-être parce que je suis un artiste...
Altiste?
Je pris un moment pour expliquer de manière circonstanciée les subtilités de la méthode autodidacte que japplique depuis huit années pour me préparer à lapprentissage de la guitare. Mais il nécoutait pas.
Il retira les aiguilles de mon corps, comme une pose de banderilles à lenvers, aiguilles qui me parurent fâcheusement longues, et me considéra, bouché bée.
Vous pouliez le refaile?
Quoi donc?
Les aiguilles!
Cest vous le spécialiste, pas moi.
Toulner. Toulner les aiguilles!
Le pauvre homme semblait déboussolé. Jimaginais assez mal quil pût recevoir dautres patients dans cet état et lui conseillais poliment de se reposer jusque demain.
Demain! Il sela peut-êtle tlo tal, sénerva-t-il.
Tlo tal pour quoi?
Il faut des pleuves! Au-then-ti-fi-ca-tion! Ho-mo-lo-ga-tion!
Il commençait à mennuyer. Une poignée daiguilles à la main, et comme devinant mes intentions, il semblait déterminé à mempêcher de quitter son cabinet. Je regardais ostensiblement ma montre.
Il est tard, repris-je. Que vont penser les autres clients?
Ye men fisse! Ye dois, Ye dois...
Lémotion avait été trop folte. Il sabattit sur la table dauscultation et les aiguilles se répandirent sur le sol comme pour une fatidique partie de mikado.
Il ne me restait plus quà quitter discrètement lendroit, soulagé de men sortir à si bon compte. La salle dattente était vide et, par un compréhensible souci déconomie, le Docteur H. navait pas cru bon de recruter de secrétaire, ce qui marrangeait bien. Je ramassai au passage tous les magazines empilés sur la table en rotin, et je soltis en lemuant le pouce gauche : il ne me faisait plesque plus mal...
1. Laquelle est potentialisée par a) le consistance supposée de la crotte, b) le caractère plus ou moins séduisant de la jeune personne.
2. Quelque part entre lefficacité technique obligée et une secrète sensualité, que je devinais déclenchée irrésistiblement par mon charme particulier.

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